Lac de Pradeilles (Pyrénées Orientales)

Bienvenue

Ce blog comme une promenade entre amis… On pourra donc lire ou écrire, admirer la nature, ramasser des cèpes ou des morilles , pêcher à la mouche, jouer au poker, parler médecine, littérature, actualité,ou même de tout et de rien comme le font des amis en fin d'une belle journée de randonnée...

samedi 3 août 2013

Le 4*4 idiot





                     Raphaël a trois ans et demi. Dès qu'il arrive à la maison, il toque trois fois de son petit poing sur la porte centrale pendant que papa ou maman extrait du véhicule quelques affaires et ferme l'auto. Quand je lui ouvre, il a un sourire entendu, fait semblant de m'ignorer et avance sans courir mais d'un pas décidé, en écartant un peu les bras, les mains ouvertes et bizarrement tournées vers l'arrière, jusqu'au  panier (une vieille comporte de vigneron) de sa copine Diva notre chienne… Il la prend par le cou et l'embrasse sur le dessus du crâne… Il demande où sont Java et Ethiopie, les deux chattes, mais sans insister, il sait déjà les chats indépendants et assez peu sociables…Ensuite seulement, environ une fois sur trois, il vient m'embrasser… D'être chez nous doit lui donner faim, car en général il réclame du pain, plus rarement du chocolat, sans doute quand il sent grâce à des détails connus de lui seul que la situation n'est pas trop défavorable… Puis il fait le tour du propriétaire… Livres disponibles, jouets, un coup d'oeil rapide pour voir si l'ordinateur est allumé… La matinée avec papy se présente bien… Papa ou maman ne s'attarde pas, c'est l'heure d'aller au boulot… 

                Ce mardi là,  Raphaël repère un puzzle, il place (correctement) deux ou trois pièces, quand son oeil accroche le livre de Pouf et Noiraud au camping, il me demande donc aussitôt de lui lire cette passionnante histoire… Après qqs minutes, alors qu'il écoute semble-t-il avec application, la couverture de Barbapapa entre dans son champ de vision. Aïe, Pouf et Noiraud, une découverte récente, n'a aucune chance face à Barbapapa, racontée des dizaines de fois et abritant sans doute dans son déroulement indigent d'inépuisables trésors… J'ai beaucoup de mal avec Barbapapa, qui me sort par les yeux, et par chance réussis à détourner son attention sur une de nos tortues qui fort à propos s'approche de la terrasse… Une tortue aussi aventurière ne peut être qu'affamée, de son point de vue, salade, tomate, abricot, ça c'est un repas, mais donc il faut que les autres tortues profitent du festin… Nous voilà partis à leur recherche, en longeant les haies du jardin, en fouillant les recoins. Raphaël ne supporterait pas les inégalités de traitement question tortues. Satisfait de voir que le menu a semblé leur plaire, il estime qu'il est temps pour lui de se restaurer à son tour, et redemande du pain:

- Papy, je veux du choc… euh, du pain !

               Il se saisit de la tranche de pain comme s'il était menacé par une bande de voleurs, et met quelques secondes à se rappeler sur ma suggestion qu'il doit remercier… Il se promène alors avec sa tranche de pain au dessus de la tête, ayant expérimenté à plusieurs reprises la fourberie de Diva quand sa main contient quelquechose de mangeable… Qu'est ce qu'on pourrait bien faire maintenant ?
                 Heureusement, il fait assez beau, même si le vent est trop fort pour la plage, j'ai l'idée de proposer de l'emmener au parc de jeux. Marché conclu. Au revoir, Diva, à tout à l'heure. Aucun problème pour l'installer sur la banquette arrière, il réussit presque à boucler seul la ceinture de sécurité, l'automobile a peu de secrets pour lui, papa est un mecano amateur hors pair et passionné qu'il a souvent observé… Pendant le trajet, nous avons le privilège de croiser un camion de pompier et d'entendre l'avion en provenance de Paris dans sa manoeuvre d'approche, mais hélas je ne peux bloquer la circulation pour qu'il puisse le voir… Un peu déçu, il se range malgré tout facilement à mes arguments…
                    Nous voilà au parc, il n'y a pas grand monde, un garçon et deux fillettes un peu plus âgés que lui, un bambin très récent bipède, deux mamans, ou gardiennes… De la moquette au sol, deux ou trois toboggans, des échelles, des tunnels, deux balançoires, des filets de plastique à larges mailles qu'il faut traverser comme un pont suspendu, en trébuchant et se prenant les pieds dans les mailles. Raphael choisit un parcours (une grimpette, un tunnel, un filet suspendu, fin du parcours en petit toboggan) et le reproduit à l'identique six ou sept fois, aucun regard vers les autres enfants, concentration maximale. La balançoire exige mon aide pour prendre de l'élan. Il rit aux éclats, un rire qui s'envole et se disperse avec les moineaux. La balançoire, c'est chacun son tour, les fillettes attendent, pas de protestation, il refait deux ou trois parcours, exactement le même parcours. Je m'asseois sur un banc pour l'attendre. Il remarque soudain un toboggan nettement plus grand: il faut grimper sur une plateforme plus haute, ce qu'il réussit sans trop d'élégance, mais avec efficacité. Il n'a pas peur, comprend tout de suite qu'il faut s'asseoir pour glisser. Il arrive en bas les jambes en l'air, hilare et les lunettes de guingois sur le nez. Au troisième passage, il réalise qu'il m'a oublié, Papy !! Il rajuste ses lunettes, se tourne dans tous les sens jusqu'à apercevoir mon signe de la main. Rassuré, il va refaire le premier parcours qu'il avait choisi, mais le grand toboggan l'attire maintenant irrésitiblement. Un nouveau petit garçon vient d'arriver, son jeu à lui est de grimper la pente du toboggan en partant de l'arrivée: il le regarde d'en haut les mains sur les hanches mais le laisse faire sans un mot. Une fois descendu il viendra vers moi pour s'écrier:

- Tu as vu papy ? Mais quelle idée !!

                   J'éclate de rire à cette expression inattendue mais parfaitement utilisée, il en est presque vexé. Encore deux descentes et il court aux balançoires, où les deux fillettes le prennent spontanément en charge et lui donnent de l'élan, sous une pluie de rires. Après une dizaine de minutes il a de nouveau perdu ses repères et me cherche avec un peu d'anxiété. Quand il m'a localisé, il vient vers moi, et me dit qu'il souhaite rentrer. Il a soif et je n'ai pas pensé à emporter de l'eau, mais je lui montre comment boire à la fontaine dans la coupe de ses mains. Un franc succès. Ok. Voyage retour passionnant, on croise un camion benne chargé de gravats et à un feu une grosse moto pétarade à nos côtés sous ses applaudissements. Le parc n'était pas très loin, mais quand nous arrivons à destination, il n'est pas loin de s'endormir. Un bisou à Diva, un grand verre de jus d'orange, et ça repart, avec un gâteau sec chocolaté vite repéré par la chienne qui le suit comme son ombre, mais maintenant il sait préserver son trésor. Direction l'ordinateur…

                  L'ordi est notre terrain de complicité, quand il était tout bébé j'avais trouvé un site qu'il adorait, un simple clic sur l'image d'un animal et on pouvait entendre son cri: le loup, la poule, le gorille, la grenouille… Son préféré était le coq, cent fois réclamé, au point que parfois "papy Claude" devenait "papy coq".

- Je voudrais voir les lions qui mangent les zèbres, me glisse-t-il d'un air de conspirateur

                C'est ça le secret, pour l'instant c'est papy le bandit de la famille. Quand maman, passionnée par les animaux, ne lui offre que des videos bisounours, où le chat joue avec l'oiseau, le chiot se cache dans les chaussures, le canard chante des comptines, et la poule sur un mur picote du pain dur, papy l'emmène dans la jungle sauvage, où le boa étrangle l'antilope, le crocodile fait claquer ses machoires d'acier, et le lion pourlèche ses babines rougies du sang du zèbre… Le hic c'est qu'il faut trouver exactement la video qui lui avait plu en particulier, et je ne l'ai pas mise en mémoire… Sa résolution d'assister aux meurtres des félins dans la savane africaine ne se révèle pas absolue. Je fais défiler des You Tube sur lesquelles il jette un oeil de plus en plus distrait, quand soudain il désigne une image d'un doigt impératif:

- Je veux celle là !

               Rien à voir. C'est l'image d'un truck 4*4 monstrueux avec des roues énormes. Bon, les camions lui sont tout de même plus familiers que les "big cats" africains. Je lance l'extrait, qui n'est qu'un film capture d'écran d'un jeu video stupide, où un énorme bulldozer grimpe sur tout ce qu'il rencontre, fait exploser des éléments de toutes tailles, depuis le simple caillou jusqu'à l'immeuble de cinq étages, dans un bruit d'enfer et en collectionnant les points. Raphaël est manifestement fasciné. Le truc le plus stupide que j'aie jamais vu… Je patiente quelques minutes:

- Ca te plait, ça, tu crois ? c'est complètement idiot, non ?

          Pas de réponse. Boum! Crac ! Chiuuuuu! Bang ! thicatchaaa ! Je repose ma question et obtiens un signe de tête volontaire et affirmatif.

- Et pourquoi ça te plait tant, voyons ?

          Raphaël me lance un bref coup d'oeil pour la forme et revient instantanément à l'écran en avouant d'un ton suave:

- Pasqu'y casse tououououou… 

Un vrai bonheur, à se taper sur les cuisses !

             Mais le meilleur reste à venir, quand on vient le chercher, après le bisou à Diva, les explications d'après lui peu convaincantes comme quoi il est inutile de redonner à manger aux tortues, le dernier quignon de pain et une tentative vouée à l'échec en présence de maman pour le chocolat, il se dandine un moment, et me prend par la main, sans répondre à sa mère qui voulait connaitre son programme au parc de jeux, il m'emmène manu militari vers l'ordi, et lance d'une voix flutée:

- Dis, papy, avant de partir, tu peux me le remettre, le 4*4 idiot ?













Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire